L’échappée belle

Voyagez au cœur de votre beauté, disait le message automatique de l’esthéticienne en guise d’en-tête. Lilas referma sa messagerie et esquissa un sourire, léger, en songeant à son voyage à elle. Au cœur du Cantal devrait-elle dire ? Au cœur d’un refuge incertain où elle pourrait bercer ses peines, les laisser vagabonder un peu plus hauts vers les montagnes aux courbes rondes, bordant l’horizon d’une étrange façon.

Partir, voyager, se laisser guider le long de routes nouvelles, de troquets aux volets encore fermés, parfois fermés pour toujours, de camionnettes blanches fatiguées qu’on charge de sacs de pains chauds, se perdre pour mieux se retrouver dans une auberge remplie de bricoles, qui viendraient accrocher son regard de voyageuse perdue. Un endroit inconnu, où nul ne connaitrait son histoire, où la patronne aux traits encore tirés lui demanderai juste ce qu’elle voulait. Un café bien serré, sans sucre, les bruits des tasses qu’on pose sur le perco, un œil sur les nouvelles du jour, un quotidien aux titres racoleurs, des faits divers qu’elle évitera, des guerres qu’elle tentera de comprendre, la planète en feu, qu’elle survolera sans rien pouvoir faire, un horoscope tiens, c’est bien ça l’horoscope. Et la météo qu’on annonce arrosée, très arrosée pour un mois d’août, c’est pas de bol pour les vacanciers dira la patronne en déposant la tasse de café brulant.

Repartir, un peu à contrecœur, reprendre la route du voyage « au cœur de la beauté », finalement, ça lui allait bien à Lilas.

16 août 2019

En attendant l’hiver

cropped-20160823_2107241.jpgPeut-être qu’on le fera pas. Peut-être que cet ailleurs où on peut faire pousser nos rêves dans un infini bordel n’existe pas. Pas encore en tout cas. Il faudrait sortir du bois plutôt que de rentrer des tonnes de bûches en attendant l’hiver. Un hiver qui ne viendra peut-être plus. Trop chaud, trop aride désormais pour servir à quelque chose. Tes bûches.

Il faudrait sortir du bois pour planter des arbres sur le bitume, déposer de la mousse où verdir nos idées en berne. Parfois, parfois on y croit plus. On se dit que c’est déjà trop tard. Mais pourtant, un matin, on voit partir des potes à l’aventure, à vélo, à pinces ou à solex, à travers la campagne. Pour quelques jours, on s’en fout. On voit Margot prendre le bateau plutôt que ce putain d’avion à trente euros, on voit Marcel qui balaie les chiasses d’hirondelles devant sa porte, sans rien dire, parce qu’il les aime, tout simplement.

On voit Michel, Salem et Karo à l’avant d’une scène, fleur à la main et haut les cœurs, tant pis pour les tomates qu’on pourrait leur jeter ou les mines hargneuses de ceux qu’on ne doit pas déranger, on suit Capucine qui pousse la porte de la bibliothèque pour emprunter quelques bouquins potagers et surtout parler avec la dame de la bibli, parce que ces échanges là n’ont pas de prix, on voit ce ptit garçon qui entre dans le charity shop pour trouver un cadeau à sa maman. Ses pièces serrées dans la main, il parcourt ces objets un peu abîmés, qui racontent leurs histoires au fil des rayons d’argent. Il tombe sur un petit lézard,  fragile et rare, qui sera emballé avec les nouvelles d’un autre jour, et qui sera le plus beau des cadeaux. Ses yeux qui pétillent, ces pépites qu’on trouve quand même au coin de la rue. Alors si, on le fera, c’est sur qu’on va le faire…
7 août 2019

Instagramable

IlsarpentaientlesruesIls arpentaient les rues, à la recherche du cliché idéal. Ils arpentaient les rues, et ne voyaient que le prisme d’une fleur fatale, le zoom sur une poignée de porte un peu rouillée, le cadrage serré sur un pavé déformé.

Ils arpentaient les rues, l’œil tendu, la main prête à dégainer, les sens à l’affût. Ils arpentaient les rues, toujours prêtes à les surprendre, à leur donner une vue imprenable qu’eux seuls saisiraient ou qu’ils balanceraient dans les limbes anonymes des paysages déjà vus.

Et elles, elles se laissaient traverser, au-delà des contes et histoires qu’on voulait bien leur prêter. Piétinées parfois par des indélicats, des catastrophes ambulantes qui n’avaient d’autres idées que de les capturer, et ne livraient leurs secrets qu’à quelques poètes égarés, qui ne passent par là que pour cheminer… la tête en l’air !

Mai 2019

L’art de se perdre

lart-de-se_perdreCet été, on est donc partis en road trip en Espagne et au Portugal. Road trip… en C3, à trois, avec du matos de camping, une mini-glaçière, et même une Rosalie »Blablacar » à l’aller qui nous a fait laisser quelques bagages importants (dont mon duvet !!) pour lui laisser un peu de place. Bref, j’avais très envie de vous raconter notre voyage, en commençant par le retour, parce qu’il est souvent le grand oublié des récits. Alors voici, notre épopée du retour, qui vous donnera sans doute envie… de prendre l’avion 😉

L’été, c’est le moment de lire, ou de terminer des livres entamés à la saison froide, de ceux qui ont refroidi sur le coin de la table de nuit, à minuit. Alors au début de l’été, j’ai enfin terminé « L’art de perdre », le sublime roman d’Alice Zéniter. Il m’a donné l’envie, de moi-aussi renouer avec ce pavé effacé de mon histoire. Puis, j’ai terminé un autre livre, qui s’appelle « L’art d’aimer », d’Erich Fromm, tout un programme. Assez âpre d’accès au final l’amour ben c’est pas gagné. Coïncidence ou pas, sur la route du retour, je me suis trouvée experte dans l’art de me perdre. Ou à demi-mots, dans l’art de la loose. Car malgré la présence de mon précieux Thomas, toujours prompt à m’indiquer, de sa voix mesurée, à quel moment je dois me décaler vers la gauche, dans combien de mètres dois-je « prendre le rond-point, troisième sortie, en direction de Vitoria Gas Teiz », et bien, même avec lui, j’ai trouvé le moyen de me perdre. Ou plutôt d’interpréter -mal- ses directives, de m’engager à la mauvaise sortie, celle juste avant, ou de ne pas vouloir le suivre quand il me disait de faire demi-tour immédiatement, de son air sûr de lui. « Non mais oh, ça va pas non ? » Ben oui, Thomas ne pouvait pas savoir qu’il y avait une déviation. En tout cas, une chose est sûre, si j’avais eu une carte + Thomas, jamais je ne me serai perdue autant lors du voyage retour. Et un peu de connexion aussi, car, comme le soulignait Lulu « on est pas grand chose sans connexion ». On a pu le vérifier.

De Vittoria Gasteiz, capitale ultra géante du pays Basque, en passant par Irun et ses péages à 2 balles (ou plutôt 1 kilomètre = 1 euro), Biarritz, sa jeunesse dorée, ses hôtels cinq étoiles et ses quartiers résidentiels plein de voies sans issues (bonjour les demi-tours moisis en pleine nuit), ou en remontant jusqu’aux portes de Bordeaux, sur une nationale qui se transforme en autoroute (merci Thomas, une fois de plus, on a pas dû se comprendre sur ce coup là…), j’ai pu, grâce mon art de me perdre, avec ou sans gps, découvrir tout au long de cette interminable nuit du retour, ronds-points, quartiers résidentiels, hôtels qui font peur des zones commerciales, inaccessibles (elle est où l’entrée ?? Bon on fait demi-tour, tant pis), aéroport (oui, on a aussi atterri dans un aéroport !), motels des nationales, ambiance cité dortoir mais où on a pu capter un peu de connexion, c’est déjà ça, successions de zones semi-urbaines, avec des magasins improbables, concessions automobiles ou funéraires, aires d’autoroutes avec des égarés de la route, qui comme nous, se sont résignés à s’entortiller d’un plaid pour voler quelques heures de sommeil à cette drôle de nuit.

Une nuit à se perdre, à remonter le pays de haut en bas, une sorte d’épopée moderne en C3 qui avait commencé à Porto, la veille… et qui après tant de déboires, s’est terminée le lendemain, avec l’aube après Bordeaux et les bouchons de Nantes à midi. Une journée de 28 heures, une journée folle, une nuit de perdue, dix routes retrouvées pour arriver un matin à midi et enfin savourer l’art de rentrer…

Août 2018