Passer, repasser…

Il faisait chaud aujourd’hui. Il faisait une chaleur à crever dans le grenier, là-haut. Lilas avait installé sa table à repasser, et la vapeur du fer augmentait l’impression étouffante de ce début d’été, de ce jour de fête. Elle repassait avec application, les coins des taies d’oreiller, en songeant aux prochains qui dormiraient, la tête entrelacée de rêves, posée sur les draps rayés. Elle aimait le fer qui glisse, qui dépose sa chaleur sur le tissu distendu, puis le voir reprendre une forme douce et lisse. Dompter les plis et les froissures anarchiques créées par un séchage de dilettante. Elle se rappelait de Corinne, qui ne repassait jamais car elle étendait si bien son linge, disait-elle, qu’il séchait sans un pli. Elle, elle n’avait jamais eu le coup de main. Pas pour ça. Pour pas grand chose d’ailleurs, pensait-elle, en pliant rapidement un caraco noir délavé qui ne méritait pas trop d’attentions.

Elle connaissait ses limites. Comme les bouts de l’oreiller : quatre coins qui la renvoyaient dans ses cordes, ses discordes. D’un côté la vie qui s’use, la vie qui passe, si vite. Et hop, le quotidien qui glisse vers des recoins plus sombres, incertains, alors qu’à l’autre bout, c’est la vie qui va bien, insouciante, tandis que le dernier coin laisse encore quelques questions en suspens, un vague vague à l’âme… vite chassé par le pliage/écrasage/dépose dans la pile de linge « fait« . Elle en avait terminé avec les draps et les taies, elle avait encore quelques robes à fleurs, à volants et aussi un gilet gris avec des fils dorés, un qu’elle ne portait jamais, et se demanda si c’était bien utile de le repasser.

Les fleurs étaient de nouveau sagement disposées sur le tissu noir. Les volants fous avaient repris leur allure, le gilet était aussi moche qu’avant l’opération, et elle le déposa sur un cintre en bois, en se disant que vraiment c’était du temps de perdu, du temps passé à ressasser le passé tout en repassant le présent. Un temps à voir mourir de belles fleurs, sous les combles d’une vieille maison, d’un grenier où se perdent les lingères étrangères au tumulte de la vie d’en bas de la rue.

Mai 2018

Attraper l’été

attraper_ete_2018C’est comme si on sentait que ces quelques jours pouvaient être les derniers. Les derniers d’un été fugace et insolent, qui arrive en avril et pourrait se dissoudre en mai. C’est comme si on voulait capturer ces moments, avec dedans les odeurs de barbecue et la bière qui frise le bord des verres. On prendrait nos vélos, on irait à la plage, on enlèverait nos chaussures pour marcher dans l’eau glacée, on irait aussi sous le soleil, à midi exactement et ça ne nous ferait pas peur, puisqu’on est pas en été.

On prendrait des casseroles pour les poser, bancales, sur des feux de paille. Les placards seraient fouillés, à la va-vite à la recherche de hauts légers et autres trouvailles. Partir vite, dehors, prendre le soleil, capturer l’été pour le garder au cas-où, comme une urgence à en profiter, à retrouver les coups de soleil qui prouvent que tu existes (comme disait France Gall), à faire comme si on était dans un pays lointain, de l’autre côté du monde où le soleil brille plus fort, à dézinguer la grisaille, même si ce n’est que pour quelques jours…

22 avril 2018

La rue du port

rue_du_port_7205Sur mes genoux, le téléphone glisse presque. En retard, je suis -encore- en retard. J’ai mis le haut-parleur et nos voix se captent. Presque résignée par mon retard maladif malgré de trop nombreuses bonnes résolutions, je souris au téléphone, je souris aux passants qui traversent sous mes yeux dans les rues de la belle Dinan. Nonchalamment. Alors que moi… je suis très en retard. Quelques virages serrés pour descendre vers le port et me voilà garée tout au fond du parking, loin, bien après les campings-cars bien rangés. Alors que je sors, le cœur plus léger puisque j’ai prévenu, je tombe nez  à nez avec un cycliste qui s’enveloppe dans une sorte de bâche en plastique (un poncho dirait ma sœur, mais j’ai pas de sœur). On échange un regard amusé, je hisse mon foulard bleu au-dessus de ma tête et lui lance que « Rahhhh la pluie, elle nous emmmmmmmxxx à la fin ! » Il se marre tout en enjambant son biclou. Il descend vers la ville, je tente de monter vers le port, à moins que ça ne soit l’inverse. Je ne sais plus, je me prends la pluie en pleine figure, c’est frais et ça calme les battements de mon cœur qui fredonne « tu es en retard, tu es en retard ».

Et puis, j’arrive à la rue du port, je monte un peu vers le Jerzual couvert de parapluies bigarrés ou de gens qui comme moi, ont abandonné tout espoir de protection et sont gentiment malmenés par la pluie et le vent. Je redescends le long du port, merde, me voilà perdue… je ne trouve pas. Enfin, on se retrouve à la terrasse d’un café. Je me glisse sur une chaise miraculeusement épargnée par la flotte qui s’immisce entre les parasols tendus de la terrasse. Comme d’hab, en plus d’être en retard, j’ai froid maintenant. Je regarde les gens de la table juste à côté, anoraks en plastique colorés sur le dos, eux, se prennent la pluie. Ils me regardent, un peu surpris par mon apparition soudaine et trempée dans ce décor de carte postale et se lèvent d’un commun accord. Comme s’ils avaient compris qu’on avait un tas de choses à se dire, un tas de choses à partager et à se chuchoter, entre les gouttes d’eau, les cafés et le cendrier posé entre nous où fume encore un reste de clope. Ce n’est pas la pluie de ce début d’après-midi qui les fait se lever, mais la délicatesse de nous laisser nous parler sans rien d’autre autour que les bateaux à quai et les petites rivières d’eau qui nous foutent une paix royale et nous isolent du monde. Nous réchauffent enfin.

Août 2017