Gentils coquelicots

Des grappes d’humains se pressaient le long de la falaise. Voir passer les géants des mers, qu’ils disaient dans le Ouest-Fonce. Vas-y Alphonse, pousse toi que j’les voie moi. Léonie éteignit le poste d’un geste las. Des géants aux quatre vents, elle n’en avait cure, finalement. Elle aussi voulait avoir des ailes pour voler, sur les crêtes des volcans d’écume. Surfer sur des vagues insensées et rebelles, oublier un instant sur quelle terre elle était. Une terre hostile, une terre qui n’accueillait plus mais rejetait, des bouteilles à la mer et des bateaux d’exilés divagants de port en port, sans terre d’accueil.

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Une terre où les coquelicots poussaient devant les mairies, désormais. Des lumières à la main, des chants dans la nuit, des pancartes et de l’espoir, pour qu’enfin quelqu’un entende. Mais qui ? Les géants de la pétrochimie, les génies de la finance, les multinationales dont les noms s’affichaient jusque sur les bateaux, quand tu y penses… Elle se demandait qui les entendait, Léonie. Peut-être que tout cela n’était pas pour eux.

Pour ceux qui bousillent, qui épuisent, qui polluent, qui jettent à la mer tant et tant de petites mains dans un puits sans fin, les grands salauds, ou les ptits cons, qui continuent de crier sans vergogne qu’on doit continuer, coûte que coûte, notre train de vie et nos macros-avantages. Fulguro-point ! Ou vas-y que je te bloque la quatre-voie. Oui, elle aimerait bien, survoler la mer, même en hélico, et prendre un peu de distance. Sauter en marche du train, ne pas faire gaffe à l’espace entre le quai et le marche-pied, tendre la main, répandre la flotte qui entre dans le bateau, là-partout, pour que poussent encore des tas de coquelicots.

Novembre 2018

Les absents ont toujours tort…

Ce matin, je suis dans la peau d’un député. Pas d’une députée, désolée mais il n’y a que des mecs dans mon département. Je m’appelle Eric, Marc, Hervé, Bruno ou Yannick. Et c’est vachement dur de se mettre dans la peau de ces mecs-là. Les matins des votes de l’interdiction du glyphosate, ils avaient décidés de se faire porter pâle. Est-ce qu’ils ont appelés l’Assemblée ? Ou leur a-t-il fallu fournir un certificat garanti sans bisphénol A (ben oui, c’est interdit le bisphénol) du Docteur Monsanto ? Est-ce qu’il leur a suffit de ne rien faire, et hop, ça passe comme une lettre à la poste. Tiens, ce matin, j’ai piscine, j’ai pas envie, je viens pas. Deux fois de suite (enfin pour ce vote là, on parle pas du reste).

Oups, vous reprendrez bien un peu de glyphosate ? Ben ouais, parce que quand même, vu qu’il y en a déjà partout, dans l’air que nous respirons, dans l’eau, la brume, les légumes et les céréales du ptit déj, on va pas en faire tout un fromage non ? Et en quoi ça vous regarde vous les petits citoyens ? C’est vous qui faites tourner les boîtes comme Monsanto peut-être ? Oh, ben non, bien sûr. Vous, vous contentez de poster des trucs à la con sur les réseaux sociaux, un vrai poison c’truc, pire que le glyphosate (ha ha). Et ça nous rend sourd, nous, les députés mâles dominants absents ! Ben ouais, c’est comme ça. Peut-être qu’on est contents, peut-être qu’entre-nous, on se regarde pas d’Travert ? On se dit « hé hé, il a suffit de pas venir, et voilà, ça passe pas ! ». Et voilà, pas de loi pour interdire le glyphosate, pas en France, pas en 2018. C’est pas comme si la planète allait mal ! Pis ce matin là, Eric, Yannick, Marc, Hervé et Bruno, ils étaient peut-être ensemble, à euh… réfléchir à des solutions pour sauver la planète (euh mince, on a dit que j’étais dans la peau d’un député…). J’vais pas y arriver. Bon allez les gars, j’vous laisse, c’est pas le tout mais je dois aller au boulot. Pas de certificat, et pourtant, ce matin, j’ai la nausée.

Septembre 2018

Loin des yeux du monde

Tout a commencé par un post repéré sur le fil d’actus, un matin de jour férié, lors d’une errance facebokienne. « Appel à projets 10000m2 de bois pour un euro par mois ». Fichtre diantre, le titre qui commence par fleurer bon l’administratif pour finir par des bois et un euros par mois. What ? Suffisamment intrigant pour que j’y jette un œil. Un certain Bruno 307 D, perdu au milieu de l’Aveyron propose donc son bois en location, et au milieu coule une rivière, pour y faire des projets tout utopiques présageant déjà pieds nus sur un tapis de feuilles, pétards mouillés autour du feu et fringues balancées aux orties. Je sens déjà le vent frémir sur la toile de mon tipi. Contraste. Ici, il fait à peine 5 degrés, des cupcakes plein de colorants squattent le frigo parce qu’hier, c’était Halloween, et j’ai toujours froid aux pieds malgré deux paires de chaussettes à rayures et le chauffage électrique qui tourne.

Ben oui, le carrelage c’est froid et depuis que ma cheminée a manqué de cramer la maison, je m’en sert plus. Donc, dans mon euphorie soudaine et ce froid ambiant, je partage le post sur mon mur. Yes ! C’est un projet qui tombe à pic, dans cet automne maussade… mais je suis bien consciente que je le partage plutôt pour les coupains et coupines des bois que pour moi. Qui peut imaginer un instant que je pourrais sérieusement postuler à cet appel à projets ? D’un côté, l’appel du bio est tentant. D’un autre, les quelques indices laissés ça et là par Bruno me laissent songeuse. « Lieux magique et discret loin des yeux du monde, mais à 15 minutes des 1er commerces ».

Mais Bruno, tu casses mon rêve là. Lieu magique, loin des yeux du monde (tu devrais dire loin des yeux des immondes, car le monde lui est partout chez lui) mais bof, les commerces à quinze minutes, ça me  fait pas rêver, sauf, j’avoue, s’il s’agit d’une friperie ou d’une parfumerie (ben quoi). J’ai bien regardé les photos. Ce bois à l’air vraiment magnifique, perdu et en effet super difficile d’accès. C’est bien pour ça qu’il est si mystérieux et que sa magie est restée intacte. Pourtant, ce matin, alors que je devrais déjà avoir commencé la peinture du plafond de la chambre de Lulu, je traîne avec mon troisième café et je me demande ce que ça ferait si je débarquais pour participer à la construction d’un village perché dans les arbres, si je me laissais aller à méditer, pas en faisant semblant les jours où je suis vraiment trop énervée et que je « médite » trois minutes,  si du coup, sans connexion aucune, je ne pouvais pas poster la photo de ma cabane sur Instagram avec le hashtag #loindumonde #fucklasociete #meditationforever, si je me laissais aller à l’utopie et à la vie qui coule des jours heureux au milieu d’une rivière plutôt qu’à la vie qui croule sous des plans de carrières. Un monde loin des porcs mais plus près des chèvres ou des abeilles, un monde saveur nature, sans colorants, édulcorants et gens chiants. Quoique, sur ce dernier point, je suis partagée. Mes compétences en bricolage étant assez limitées, je ne suis pas sûre que Bruno et ses amis soient gagnants gagnants dans cette histoire. Et en plus, je suis allergique aux piqûres d’abeilles…

J’ai tout de même écris aux bois, envoyé mon cv et mon non-projet et j’attends donc  la suite de cette aventure avec impatience.

Novembre 2017