La déconfiture

Allez, on se bouge. Les messages étaient presque marrants, tellement certains mettaient du cœur à s’auto-persuader « Ben oui tu vois, tous les deux, on doit reprendre le boulot lundi. Cécile va aménager sa classe pour accueillir les élèves, moi j’vais déplacer des meubles pendant trois jours… mais on a pas le choix. Monde de merde tiens ! » aurais pu rajouter Yann. Je recevais d’autres messages, plus pratiques « Tu remets les enfants à l’école toi ? » ou encore celui reçu ce matin « Coucou ma belle, tu reprends le taf demain ? ». Et même mon garagiste m’envoyait des textos : « Nous sommes là à vous aider à redémarrer votre voiture, la pousser s’il le faut. Faites appel à nous, nous vous accueillerons dans le plus strict respect des gnagnagnas… STOP SMS au 8989 ». Attendez, on est dimanche là ? Demain on se lève à quelle heure ? On aurait dit que tout le monde se préparait à une sorte de rentrée, ou plutôt une sortie. Ouvrez les parenthèses, d’un petit cocon fragile, d’un enfer parfois, de doutes et de trop plein de bouquins, de bière, de réseaux sociaux et de télévision.

Visio-conférence toutes les semaines

Sans parler des désormais habituelles « visios » du boulot, où j’ai même trouvé le moyen d’arriver en retard, pour cause de courses au drive à la même heure. Ben ouais, c’était les prémices du confinement, j’étais pas une pro encore. N’empêche que ça la fout mal d’arriver en retard à une visio, tout en essayant de manger discrètement sans qu’on me voie à l’écran, tandis que mon directeur n’a pas pu s’empêcher de souligner que ma déco était vraiment « très originale »… J’ai quand même réussi à avaler quelque chose ce jour là, et j’ai bien fait vu que la réunion à duré plus de deux heures, je me serai écroulée en plein direct live. Je m’égare, car maintenant, on arrive à la fin. On va être libérés, comme ils avaient dit, le 11 mai donc demain. D’ailleurs, on voit bien un certain relâchement depuis 15 jours, et les discours de nos représentants se font de plus en plus délirants. J’ai même dû repasser deux fois un extrait du Président, manches retroussées, parlant de « chevaucher le tigre » avant de pouvoir croire que c’était vrai. Je n’avais pas de fièvre, et l’autre était bien en plein délire promotionnel, d’une inventivité presque comique si le sujet avait été moins grave.

« Nous n’étions pas prêts au confinement »

Comme à l’accoutumée, le dimanche, j’ai droit à ma revue de presse via mon voisin. Il me donne donc mes fameux magazines, qui rivalisent d’inventivité eux aussi, avec de nouvelles rubriques genre « L’édito depuis la maison » ou « Mode in Conf ». Sur le programme téloche, ma nouvelle amie (la télé), il y a Michel Cymes en couverture, posé sur des blocs blancs sur un fond blanc si bien qu’on le croirait suspendu en l’air avec ses chaussures marrons. Il prend la pause et annonce en gros caractères :  « nous n’étions pas prêts au confinement ».

L’art du confinement

Quoi ? Première nouvelle, moi qui pensais qu’on s’était entraînés depuis des mois, moi qui trouvais que j’avais fait des progrès de ouf dans l’art du confinement, de me désinfecter les mains en rentrant des courses, puis après avoir jeté le carton d’emballage des yaourts, puis après avoir fait pipi, en prenant soin de fermer la cuvette pour éviter les projections de virus dans l’air, puis en ouvrant la porte du frigo. C’était simple, j’avais même conçu une zone de décontamination dans mon entrée, très astucieuse avec des marquages au sol et un espace pour déposer les chaussures souillées venant de l’im-monde extérieur. Je pouvais aussi y balancer ma veste et laisser quelques jours mes courses dans leur jus, histoire d’atténuer la charge virale. Même si j’y ai perdu quelques denrées fraîches, peu importe, j’étais prête à tout pour survivre. Et le médecin cathodique m’annonçait une vérité crue : on n’était pas prêts ?

Zone de décontamination cathodique

Intriguée par l’article, je jette un œil. Mardi, le J +2 du déconfinement, Michel C. viendra en personne nous faire don de sa science au cours d’une émission qui va « tordre le cou aux bêtises qui ont circulé pendant le confinement, y compris les informations de médecins qui circulent et qui sont totalement surréalistes ». Et bim ! Michel a l’air assez énervé, juste avant, il dit qu’il s’en est pris plein la figure sur les réseaux sociaux car -je cite- «  il a osé dire des choses scientifiquement rationnelles mais qui n’allaient pas dans le sens de ce que les gens voulaient entendre. » Ben voilà, on est un peu bêtes nous les « non-sachants », on voudrait entendre des scientifiques, mais qui nous disent pile ce que nous on veut entendre.  Et Michel de nous gronder un peu, ben non, ça marche pas comme ça.

Il raconte qu’on était pas prêts parce que d’abord, on avait pas de bonnes informations (ahhh un coup des chinois et des pangolins), et qu’on avait pas de masques ni assez de lits de réa. Il a raison, ça, c’est de l’info vérifiée. Bon, sinon, je suis rassurée, il a prévu Jamy pour le côté pédagogique (parce qu’on est vraiment trop cons comme le dit Orelsan) et sans doute plein d’autres surprises pour qu’on passe une merveilleuse soirée de « décontamination de conneries cathodiques et de bonnes paroles ». J’ai hâte de voir ça. J’ai hâte que Michel me dise comment faire mes courses maintenant, et si c’est vrai que le virus virevolte au dessus de la cuvette de chiotte, si le Professeur aux tifs blancs est crédible ou pas, si je laisse ma zone de décontamination ou si je peux l’enlever, si je peux retourner boire une bière à la terrasse de café avant qu’il ne ferme définitivement, et si oui ou non, le Président va donner des moyens à l’hôpital public…. Oui, j’ai hâte. En attendant, je vais devoir vivre dans l’angoisse de ce dimanche soir. Seule avec mes doutes affreux.

Et si je devenais chauve ?

Dans ces journaux du dimanche, il y a de la publicité. Des pubs que tu trouves que là d’ailleurs, pour des cafés aux vertus miraculeuses, bio de surcroit, que tu ne peux trouver qu’en boite de 98 paquets (rassures toi, ils t’offrent même la cafetière pour le prix), des gélules pour retrouver un ventre plat (spécial Femmes), un confort urinaire (spécial Hommes) et l’énergie sexuelle et la vigueur grâce à pas moins de 7 actifs (je vous vois venir les coquinous, ils parlent de 7 plantes, pas de 7 bombes sexuelles en pleine force de l’âge qui viendraient passer la soirée avec vous). Je me demande vraiment s’il y a des gens qui biffent avec un bic bleu le petit coupon : « Oui, je veux recevoir mes 5 boîtes de 149 gélules au prix spécial découverte de 28,879 euros et je joins un chèque à l’ordre d’Arnaque Santé »... non, je vois pas qui peux faire ça dans la vraie vie.

D’ailleurs, en y réfléchissant plus (on est dimanche, mon cerveau est un peu lent), je me demande, si je dois croire un type en chaussures marrons, qui est juste à côté d’une publicité pleine page pour un produit numéro 1 aux Etats-Unis (quand même) qui me promet d’avoir une solution au cas où je deviendrai chauve en cas de choc émotionnel. La réclame déclare qu’il faut nourrir mes cheveux de l’intérieur pour stopper l’inéluctable chute. Heureusement que je lis des magazines le dimanche, me voilà rassurée sur l’état du monde et surtout, armée de solutions concrètes. Des gélules et des médecins pour tordre le cou à la bêtise. Il ne me restait plus qu’à vivre mon avant-dernière journée de confinement le plus sereinement possible, en tentant de ne pas trop y laisser de cheveux.

10 mai 2020

Allez, bonne déconfiture à toutes et tous, que ces jours ne soient pas anxiogènes pour vous, et faites moi un débrief de votre déconfiture en commentaires, j’en  serai ravie ! Portez vous bien 🙂

 

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