Christophe et Luis : s’envoler au bout du monde

 

La lumière indiquait qu’il était temps de se lever. Elle obtint la validation du radio-réveil avec ses gros chiffres verts hideux. Son rituel était désormais bien rôdé : elle enfilait les vêtements qui traînaient au sol puis tirait les rideaux de la chambre, ouvrait grand la fenêtre, descendait en enjambant le chat qui dormait devant la porte, et ouvrait un à un les volets d’en bas.

Ils étaient au nombre de quatre, et, à chaque fois, déplier leurs ailes lui faisait penser à un rituel quasi-militaire. Il ne manquait plus que le drapeau à hisser au milieu de la cuisine. Elle fit un quart de tour pour regarder la pièce, inondée de lumière crue. Sans armée, sans fantassins, sans même un chien de garde, elle était à la tête d’une guerre minuscule. Ça tombait bien, elle n’avait pas envie de jouer à la guerre.

A la rigueur, s’imaginer prisonnière d’un vaisseau, aux fenêtres de métal pour résister à la chaleur des astres l’aurait emballé un peu plus. Mais au fil des jours, elle se rendait bien compte que son vaisseau était posé sur une terre de granite, les pattes engourdies à la même place, vidée et traversée par quelques piafs insolents. Son vaisseau ne décollerait pas, ni aujourd’hui, ni demain.

Les issues étaient verrouillées, et seul un pass absurde lui donnait accès à un ravitaillement qui lui semblait de plus en plus factice. Factice comme un jeu, un jeu pas drôle où des vies se perdaient dans les lumières des monitorings, où des âmes remplies d’oubli et de richesses inutiles, se consumaient dans la nuit d’une chambre glacée, où les mots bleus s’envolaient au bout du monde rejoindre des vieux qui lisaient des romans d’amour.

Un jeu où au moins, on pouvait s’amuser à changer le monde. Même si les règles étaient connues d’avance, si les boss se battaient sur d’autres terrains, on avait besoin d’y croire. Puis, la date de la grande libération est tombée. Fin de la récrée. Alors tout en continuant de flipper, on savait que demain, les portes du vaisseau s’ouvriraient. Et on avait presque autant peur de la suite.

Ce matin-là, elle écouta les oiseaux insolents. Ils chantaient à gorge déployée, certains roucoulaient. Son seul allié dans cette guerre misérable, son ocelot à la démarche agile, la poussa dehors, loin de son vaisseau immobile. Elle allait pieds nus, explorer un jardin défendu, décrypter les mots qui lui font tourner la tête, braver le vent d’hiver qui souffle en avril, se perdre dans des forêts lointaines, voyager sur les ailes multicolores des oiseaux d’Amazonie et écouter les chants des baleines. Elle court maintenant, pleine de force et armée de ses ailes de papier.

18 avril 2020

Une histoire en hommage à Christophe pour ses mots à fleur de peau, et à un merveilleux conteur, Luis Sepulveda et ses histoires qui m’emportent si loin et si fort.

Un grand merci à Eric Legret pour sa photographie de Christophe.

A consommer sans modération en ces temps troublés : « Le vieux qui lisait des romans d’amour », et « Le monde du bout du monde ». Je vais lire ensuite « Un nom de torero » que j’ai retrouvé avec bonheur dans ma bibliothèque.

Et pour une chanson, ça serait celle-là interprétée par Bashung parce que je pourrais l’écouter en boucle tellement je l’aime. Et vous, que vous évoquent ces deux artistes ?

 

 

9 commentaires

  1. Quel talent tu as pour nous emporter dans tes « brèves » qui me font penser à des planches de bandes dessinées!

    En vrac:

    1. Pour les mots bleus, j’ai toujours préféré la version chantée par Bashung.
    2. Je ne connaissais pas Luis. Faut avouée…
    3. Quel vertige que d’ouvrir les yeux, après une nuit de sommeil, sur l’heure en format « vert hideux » 😉😉

    Aimé par 2 personnes

    1. Oh merci Johan pour tes mots qui me font bien plaisir, j’aime bien l’idée que les mots nous emportent pour une bd ou un ptit film 🙂
      Et je te rejoint pour la version de Bashung, elle est géniale. Pour Luis, je l’avais un injustement oublié, et j’ai la chance d’avoir eu ses bouquins en cadeau. Je te conseille de lire le Vieux qui lisait des romans d’amour, un roman court qui s lit très vite, et qui est plein de magie sauvage.
      Pour le réveil… il faudrait inventer des radios-reveil avec de belles couleurs d’heures… Belle journée et merci pour ta lecture 🙂

      Aimé par 2 personnes

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