Valentin sur le chemin…

Aujourd’hui, c’est vendredi et j’voudrai bien qu’on m’aime… Une brève qui parle de routes et un peu d’amour aussi.

Plus de place pour les dingues, avait-elle songé en coupant la radio. Les virages se faisaient plus serrés, sur la petite route de campagne, et ce matin-là, elle repensait à ce que lui avait dit un ami, l’autre jour. « Il m’a foiré mon son, totalement, il s’est mis à hurlant devant la scène et à danser au lieu de faire les réglages. Il était tellement bourré, j’te jure ! ». Ben oui, ça arrivait. La folie, la beuverie, les ratages aussi.

C’était peut-être ça qui lui manquait en fait. S’abreuver de ratages, s’ajouter des grains de folies, du fantasque dans l’irréel, chasser l’ennui d’une campagne trop sage. En parlant de campagne, elle pensait à ces élections, les réunions, les photos des gens bien peignés sur le papier journal glacé, les promesses d’une ville meilleure pour tous, de belles mesures bien calibrées. Quelques-uns se démarquaient en parlant de solidarité ou de valeurs un peu oubliées. C’est qu’il fallait paraître compétent, c’était le plus important. C’est qu’il fallait paraître sérieux, mieux et pas trop vieux. Paraître dans un magma de combats, pour les enfants, pour la terre, pour le travail, les femmes et les hommes, pour l’amour. Ah non, ça, c’était pas de leur ressort.

Aujourd’hui, on fêtait la Saint-Valentin, alors bien sûr qu’on en parlait aussi d’amour. De celui qui vient lentement, un qui mijoterait longtemps sur le coin du feu, car l’amour qui dure, ça existe disaient les magazines. De celui qui surgit au bout de la rue, en cherchant son chemin, car c’est bien connu, l’amour vient à celles et ceux qui n’ont rien demandé. De celui qu’on oublie, parce qu’on a pas pris la même route, on s’est éloigné un peu trop vite, on en a trop demandé, on en a pas assez donné, on s’est paumé et personne n’est venu nous dépanner. On s’en est sorti en se brûlant un peu les ailes, en raclant les fonds troublés de nos océans, en disant qu’on ne s’y laisserai plus prendre. Alors sur les routes de campagne, on coupe les radios trop sages, et on se prend à aimer les silences qui laissent jaillir les rêves perdus.

14 février 2020 (c) Les brèves d’Agnès

Orient’ express

Quel est le rapport entre une réunion parents-profs, un camping car, un concours de labour en Estonie et une quiche ? Un voyage à gagner ? Non non, pas du tout. Mon grand et moi, on est arrivés quelques minutes après le début de la réunion d’orientation. Le self refait à neuf était déjà rempli de grands enfants et de petits parents studieusement assis sur des chaises en bois, et le bruit de nos pas était absorbé par une  moquette vert pomme. Mais tout le monde a tourné la tête vers nous d’un air grave, et une prof  nous a dit de nous mettre au premier rang, « il reste quelques places, installez-vous » chuchota-t-elle. Nous voilà tous les deux collés au vidéoprojecteur, de marque Epson, posé sur une petite table où il tenait à peine.

Le principal tenait en haleine son public avec un diaporama qu’il faisait défiler avec le clavier de l’ordinateur, la télécommande ne fonctionnant visiblement pas. Qu’importe, il nous promettait monts et merveilles, vœux au second trimestre et sombre réalité ou fleuve tranquille au troisième trimestre,  l’heure des choix. Il prit une posture plus ferme pour nous annoncer qu’il nous recevrait individuellement si jamais on était en opposition avec le choix d’orientation du conseil de classe, et l’assistance retint son souffle. On en menait pas large nous devant.

Son visage s’anima à nouveau pour nous annoncer qu’il laisserait la place à des représentants de lycées et il a tenu sa promesse, en ayant pris soin de récupérer sa clé USB et d’installer celle de ses successeurs, avant de s’effacer près du tableau blanc. Chacun avait amené un diaporama, et même avec des images, on avait du mal à rester concentrés. « Alors les 8 spécialités, que je ne détaillerai pas, mais chez nous, les STMG, ST2S, et STHR sont proposés, et vous avez même la possibilité d’une bi- qualification en passant le CEPJEP en milieu d’année. Et ça, c’est nouveau ! » déclara vivement une des professeures de biologie. « Vous pouvez aussi vous diriger vers un STL ou un STAV éventuellement. » Au secours, je croulais sous les lettres, et j’imaginais des étudiants étranges, à la démarche élastique et en savates…. Mes pensées s’échappaient un peu plus à chaque slide. Sur l’une des diapos, des images colorées vinrent égayer la présentation.

ecran fevrier 20C’était la partie « Activités culturelles ». Je me ranimais aussi, et la seconde professeure nous expliqua que les futurs élèves pouvaient adhérer à des clubs pour aller au cinéma, lire des mangas et même voyager. « L’an passé, ils ont participé à un concours de labours en Estonie ! ». On était pas forcément emballés tout de suite, mais ça en jetait quand même. Ensuite, un grand directeur prit place devant l’écran. Dans son bureau, il avait imaginé des nuages de mots, de couleurs et de polices différentes (« Oh que c’est moche ! Y-a des gens qu’ont pas de goût ! » dirait mon ancien collègue Sylvain), qui n’inspiraient pas la détente : banque, économie, POLYVALENCE, management, FINANCES, commerce, laboratoire, Erasmus +, SHTV, Zzzzzzzz…. Je devais me ressaisir, je devais montrer l’exemple. Je devais couper le vidéoprojecteur, puisque le hasard m’avait placé si près de lui.

J’échafaudais des plans pour faire cesser ces diaporamas, sans pouvoir les réaliser (j’étais devant je vous le rappelle) lorsque le dernier intervenant monta sur la scène du self. Il mettait tout son dynamisme au service de son établissement, et ça faisait plaisir à voir. L’assistance, toujours très studieuse, visionnait un nouveau diaporama, où il avait glissé des images de machines agricoles vertes et d’engins divers et variés. Dans cet amas étrange et pas glamour, il y avait des camions, des tracteurs, un scooter, un taille-haie, un camping-car. « Hé oui, nous avons une spécialité réparation de véhicules de loisirs. Avant, il fallait un mécanicien, un menuisier, un carreleur, un psychothérapeute, un vétérinaire pour le chien, ça faisait beaucoup d’intervenants. Hé bien maintenant, on a des spécialistes ! Et je peux vous dire qu’ils sont très recherchés. » Vraiment, il vendait bien ses diplômes, c’en devenait dérangeant. Sur une autre diapo, d’autres machines et un sigle d’une grosse entreprise. « Alors là, c’est une nouvelle filière créée par xjfkiruait qui souhaite former directement ses futurs techniciens. Et je peux vous dire, derrière, il y a tout le réseau de kcjvxhiuiejkdha, de la France à l’International ! ». Personne ne mouftait. On avait faim, d’un côté, et de l’autre, personnellement, j’avais comme la nausée.

« Vous avez des questions ? N’hésitez pas ! » les intervenants et les parents, les enfants, les professeurs se levèrent enfin, après trois heures de réunion sur l’orientation. Après quelques échanges feutrés, à cause de la moquette verte, nous avions hâtes de rentrer. Une fois dans la voiture, on s’est dit que c’était drôle d’être au premier rang, et Noé m’avoua qu’il avait eu envie de courir pour se défouler, et je lui avouais que j’avais eu envie de débrancher le vidéoprojecteur. On était rassurés sur notre état mental, et  par les routes de campagnes inondées de nuit noire, on a causé orientation. Finalement, ça m’a donné des idées moi-aussi, cette réunion. J’imaginais que si je devais choisir une formation, je ferai une école d’arts graphiques, et je dessinerai sur des tissus. J’aurais adoré. N’empêche qu’en rentrant, j’ai fait une quiche, avec la pâte et tout. Je me suis dis que pâtissière, aussi, c’était un chouette métier. Et sur mes diaporamas, j’aurais mis des tas de gâteaux…

5 février 2020 (c) Les brèves d’Agnès

Et vous, c’est comment les réunions ? Les diaporamas ?

 

L’homme à l’amer

Il s’éloignait. Prendre un certain recul, arrêter d’un geste las, l’attente insidieuse qui lui rongeait les sens.

Il s’éloignait. Prendre un certain recul, arrêter d’un geste las, l’attente insidieuse qui lui rongeait les sens. Au-delà de l’attente, il y avait, juste derrière, le sentiment prégnant que tout cela prenait trop d’importance.
Ces bouteilles à la mer qu’il jetait comme des mégots encore fumants, le long de sa route, pour n’en recueillir que des cendres. Nul incendie ne se déclenchait, suite à ses mots tendres ou ses mots fendus de regrets, qu’il écrivait chaque jour.
Non, pas même un début de brasier dans le cœur de sa dulcinée. Juste le goût amer de l’oubli, le son lointain d’un rire, le souvenir d’une course le long de la digue, le feu de leurs nuits blanches.

Il avait beau retourner tout ça dans tous les sens, seule l’absence lui renvoyait son reflet, encore et encore. Alors il s’éloignait, pour de vrai cette fois. Il coupait les ponts et naviguait à vue, sans se soucier maintenant, des amers qui bordaient les falaises.

1er février 2020 (c) Les brèves d’Agnès