Les témoins de la gare

temoins_gareIMG_4132Depuis quelques jours, je remarque des individus louches rôdant près de ma gare de prédilection. A l’arrivée, aux aurores, je les vois tapis dans un coin sombre, avec un petit caddy agrémenté de prospectus moches. Ils sont regroupés et semblent discuter d’un ton neutre et sérieux tout en jetant un œil aux passants qui passent l’air indifférent. Sans doute jusqu’à ce que l’un ou l’une s’arrête pour se mettre en génuflexion et tendre les mains vers eux. Ou se jette à terre en se roulant dans le bitume frais pour se punir des fautes commises. Ou tout simplement, un mauvais jour, un mauvais œil, un mauvais matin qui en succède à tant d’autres… et puis, pourquoi pas faire une halte ? Poser ses soucis sur le coin du caddy, l’air de rien en papotant avec ces gens gentils qui sont là pour ça. Qui attendent, patiemment, de bon matin, les gens qui descendent la rue sans entrain.

Et le soir, rebelote. Les passants remontent la rue de la Gare, exténués par une journée harassante, un petit chef qui leur a fait une remarque blessante, une de trop, une de plus à ajouter au compteur. Le pas traînant, ils n’ont que faire de ces sbires à caddy. Mais eux, les bougrelas, ils sont bel et bien là. Pas las de leur journée. D’ailleurs, je me demande ce qu’ils ont fait entre la matinée et la soirée. Est-ce qu’ils ont migré vers le centre-ville pour alpaguer les passants affamés du midi ? Mystère. N’empêche que ce soir là, après avoir remonté la rue d’un pas pressé pour ne pas rater mon train, je me trouve proche de leur petit groupe. Et comme ça fait un moment qu’ils me titillent, à être là, comme ça, pour de rien, pour attraper et prêcher la bonne parole, la fin du monde et tout ça, je me dis « Il faut faire quelque chose ! ». Alors je m’approche d’une des dames.

Elle est âgée, et je me dis qu’elle ferait mieux de faire autre chose, mais, je prends mon air le plus revêche possible, me plante devant elle et lui dit « Non mais, qu’est-ce que vous faites là ? Pourquoi vous êtes là ? ». La vielle dame me regarde stupéfaite, et saisit le manche de sa valise à roulettes en me disant « Mais, j’attends mon bus ! J’ai le droit d’attendre mon bus enfin ! ». Euh, je me décompose direct et me confond en excuses « Ah mais désolée, je croyais que vous étiez avec eux là ! ». Elle se marre, je me marre aussi, je suis con desfois. Bon, du coup, j’ai un peu moins d’aplomb quand je m’adresse aux « vrais ». « Bon, vous avez le droit d’être là là ? ». Le type, petit col blanc et veste grise me regarde froidement « Oui, nous avons une autorisation de la ville, bien sûr ».  Il me regarde d’un drôle d’air, comme s’il attendait une nouvelle réplique pour se lancer dans un débat dont ils ont le secret. Pas envie, pas envie, pas envie de parler avec eux. Je soupire, désolée vraiment… « on a une autorisation na na nère » chantonnerait le type s’il était moins glauque mais passons. Pfff. Je me détourne et pars prendre mon train d’un pas lent, pesant et en espérant qu’ils n’en attrapent pas de trop, pas trop souvent, des gens aux tristes vies qui tomberaient dans ce mauvais délire.

Novembre 2017

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